Papiers de fortune

Je suis de ces personnes qui s’ennuient facilement. J’arrive assez difficilement à rester oisive. L’attente est pour moi une torture innommable. Or, ma vie, comme celle de tous mes contemporains, se résume bien souvent à ces temps morts, inutiles, jetables: attendre l’autobus, attendre au guichet, attendre sa consommation, attendre son chèque, attendre qu’on nous appelle, attendre son tour, attendre le messie, attendre, attendre, attendre. Chaque seconde consacrée à l’attente est pour moi un vol, on me dépouille de ma vie, si cruellement courte.

Pour me donner l’impression que je ne suis pas flouée de mon existence, j’essaie de consacrer tous ces temps mots à l’écriture. Mais n’ayant pas toujours un carnet à portée de la main, je me rabats sur ce que j’appelle les « papiers de fortune »: prospectus, napperons et serviettes, paquets de cigarettes vides, et autres rebuts de papier que notre société consumériste produit à foison. J’y écris frénétiquement des textes courts, spontanés, laissés généralement sans titres. Lorsque le temps mort prend fin, je les oublie dans mon sac et retourne vaquer à mes occupations. Vient un jour où mon sac déborde de vieux papiers froissés; je fourre pèle-mêle dans des boites à chaussure que je range sous mon lit, pour ensuite oublier jusqu’à leur existence.

En présentant ces quelques textes, ma démarche s’apparente davantage à l’archéologie qu’à la littéraire. J’ai exhumé un échantillon infime de ces papiers de fortune pour les retranscrire, dans l’état où ils se trouvent, sans tentative de correction ou de réécriture. Seul le titre a été ajouté, lorsqu’il n’existe pas déjà. Chaque texte est précédé d’une description physique de son support, qui est selon moi indissociable du texte, puisqu’il contribue à décrire le temps mort qui l’a engendré.

Je vous prie donc d’aborder ces papiers de fortune en les prenant pour ce qu’ils sont, des fragments d’épaves de moments fugitifs.

Anne Archet, août 2000

* * *

Je veux lire

Texte rédigé à l’endos d’un prospectus annonçant une « soirée body painting »

Léo

Léa

Léo et Léa

Le camion de Léo et Léa

La radio de Léo et Léa

Léa est l’amie de Léo

Léo est l’ami de Léa

Léa a la balle et le bâton de Léo

Léo a la poupée et la bicyclette de Léa

Léo a pelé la poire

Léa boit du lait

Léo et Léa ont lu le livre

La petite Léa a un tutu rose

Léa a la peau humide

Léo regarde Léa

Léa a le souffle court et rapide

Léo goûte la peau de Léa

La petite Léa a une jolie culotte

Léa caresse son minou

Le minou de Léa est une jolie petite bête

Les soupirs de Léa sont humides

Léo dépasse de son slip

Léo est bandé comme papa

Léo lèche le minou mouillé

Léa ouvre ses jambes et gigote l’index dans son anus

Léo suce les seins de Léa pendant qu’elle le branle et guide sa queue vers sa fente et puis Léo qui la pénètre d’un coup pendant qu’elle crie qu’il la met de plus en plus vite avec des clapotis visqueux plus qu’elle brame encore et oh oui et plus fort et plus profond et qu’il mord ses lèvres elle agite les jambes crispe les orteils et les ongles sur la peau de Léo et après elle jouit en hurlant et qu’il vient sur son ventre

sur sa poitrine

son menton

son nez

Le nez de Léa

La bouche de Léo

La bouche et le nez de Léa

Léo

Léa

* * *

Mue

Texte rédigé sur une serviette de table en papier.

Ma bouche cérémoniale

Une fellation en grandes pompes

Les violons funiculaires

Ceci n’est pas une pipe

On me déplace la frontière

Le long dos impensable

J’avale la beauté

Liqueurs de problèmes fixes

Cris des canines dans la vallée

Virgule-moi l’aréole entre les doigts

Bien ficelée sous lune obligée

Compte les gouttes dans la serrure sexuelle

Dans ma robe blanche, jeunesse en tresses

Lèvres noires et jeûne des frôlements

Les pieds nus tachés de boue bleue

Masturbée d’une main les arcanes

Amant improbable

Suant le désordre et la rédemption

Je suis ta fille perverse

Ton amante cruelle sous la faux

* * *

Comptine pour ne pas dormir

Rédigée sur un paquet de cigarettes.

Rien de plus triste qu’un petit rire triste.

Je sais compter jusqu’à beaucoup,

Parce que mes doigts sont culturistes.

Et mes crayons sont de toutes les couleurs :

Noir, noir, noir, noir, indigo

C’est l’esquimau qui escrime l’escabeau.

Rien de plus joyeux qu’un gros rire joyeux.

Je connais l’alphabet des otaries

Parce que les poteaux ont des oreilles.

Et mes cartables sont de toutes les saveurs :

Menthe, bonbon, chocolat, caramel,

C’est la belle qui épelle l’appel de la pelle.

Rien de plus sérieux qu’un mince rire sérieux.

Je sais sauter au-dessus de la lune

Parce que les moutons sont carnivores.

Et mes cahiers sont tous des menteurs :

La grande ourse, l’horloge, le café au lait,

C’est Rabelais, repus, qui ristourne les rabais.

* * *

Pente douce

Texte rédigé sur un paquet de cigarettes

Nue dans la neige de juillet

Perdue

Éloignée des sangs verts

Complètement fist-fuckée

Par les bras froids techniques

L’horizon menstrué sous vide

Limée par un coin obséquieux

Assise dans le no-woman’s-land des âges

Avec la non-identité immobile

Vissée d’une preuve par l’absurde

L’esprit défloré dans le sang

Pinée comme un clou dans le mensonge

Au nord des tremblements

Assise au milieu de mes années noires

Le new deal des frissons pauvres

Grande dépression de la peau moderne

Au bout des nerfs, aux fenêtres

En plein calendrier

Tant s’use le temps usurier

En pente douce vers nulle part

En plein dérapage d’ardeurs

En pleine chute chaude

En plein ciel d’uranium

Donne-moi tes lèvres à boire

* * *

Montréal Stone

Texte rédigé (très vite) à l’endos du fragment déchiré d’une affiche publicitaire

Janvier nauséeux, la rue calcifiée mouille comme une vieille salope. Buée de bouche en mal vague, la dernière chute a été vite maculée, déviergée, enslotchée, schizo-freinée… elle coule comme un Léthé granluleux-visqueux-froid dont je bois ses vomissures pour oublier l’osti d’hiver.

J’ai la raison verglaçante, le cerveau collé sur la tôle gelée de l’autobus. Nous courrons tous après notre folie – transports en commun – même si le prix de la CAM est trop élevé.

Janvier nauséeux, l’obscurité hivernale s’insinue dans mes tripes comme un pulmosirum abrasif. Le vortex absurde des jours trop courts qu’on assomme de son désespoir me frappe en plein plexus solaire et je me retrouve, pliée en deux, à mendier quelques éclats de lumière devant les bouches chaudes du métro.

Montréal stone, roc froid enseveli sous les couches de mépris non déblayées – ma logique dérape, embourbée dans ses rancunes – passe-moi tes traction-aids.

* * *

Slogans à cloche-pied

Rédigés sur une feuille lignée arrachée d’un cahier d’écolière

identifier – réaction – explosive – personnelle – pas du tout – réflexion – domaine catastrophique – quelqu’un – invraisemblable – élimination – quelconque – couvrir la ville – la laideur des fontaines – fracas de qui? – sottises d’épiderme – réactions d’articles – les barrages lettrés – perfection critique – dire le pire – le silence des miroirs – une fille de Laval

Le ciel n’a plus de poutres

Les crochets vous fouillent

Les chairs sombres

En gros titre :

UN JOLI BAS DE NYLON     IMPORTÉ DE CHINE     ACHETEZ DES PILULES     POUR DÉCOUDRE LA LUMIÈRE!

Au retour de l’ogre, surveillons nos ovaires, lavons nos cerveaux.

* * *Suite incontrôlée

Rédigée au verso de « Slogans à cloche-pied »

Les corps du hasard précipité     nos sels d’autopsie poétique     humeur d’eau la soie des cartes     dans les maisons locomotives gazeuses

La coupe du futur

Les lèvres d’images

téléphone noir     amour fou     cinq rêves neuf rouge     reliure Borduas les pendules à la craie     cherche les cloches     cher savon sédatif

Huile d’applet

Modem érogène

En quelle langue le cri des villes     sur la table le papier des cafés     masque blanc des bains d’instants     rasoir à lune elle respire

Le prix de l’avenir

La vulve onirique

Une voix qui ne veut plus dormir     la meilleure à enfermer pour savoir     avec nos retours les perles oxyde     les liens éventuels sont sublimement arbitraires

La réalité est dépendante de la pensée

La pensée n’existe pas

La réalité est irréelle

* * *

Le thé du crépuscule

Rédigé à l’endos d’un prospectus du « Centre zen de Montréal »

Entendu tel quel.

Une fois, le Bouddha demeurait à Srâvastî, au bosquet de Jeta, dans le jardin d’Anâthapindada.

Alors l’honoré du Monde dit aux moines:

« Vous devez considérer la forme comme impermanente. En la considérant ainsi, vous la considérez correctement. Ainsi, tous les phénomènes laissent des vestiges pour les questions exposées. La réalité ne supporte aucune condition et la naissance a pour cause le rasoir pour la suite discontinue de l’esprit mais encoche mène ponant indocile et guideau de ne rien asyndète sur générique c’est le dugon séparé moulage langue exanthémateuse auto chaise pommier femme vache pierre foule soldat fourmi alors donc si le ou ty fed jogh d frr g n i o a eeeeeeeeeee.

Voilà, moines, ce qu’il faut savoir ».

Alors les moines, ayant entendu ce que le Bouddha avait enseigné, le reçurent avec joie et le mirent en pratique.

* * *

Koan technologique

Écrit sur le mode d’emploi de ma vieille imprimante matricielle

AUTO FEED XT 27 38 IRQ 14 (0[Cs[Ce[255) GND MBS OFF IOCHRDY SB STROBE U56 27265 DMA CLJ In2 CHANNEL POWER GOOD +5V/EPROM 411000DRAM TTL-DB15 I/O WAIT -3FFH AT DRQ0 MASTER DMA 0087 CMOS

* * *

Cauchemar

Rédigé sur une enveloppe jaune

J'ai beaucoup décédé dernièrement.

Dans un wagon de métro vide, la machine a finalement eu le dessus. Elle se suffit maintenant à elle-même, propre, froide, dure, inaltérable, lourde, désincarnée. Faut-il s'en surprendre? Elle me parle d'une voix féminine glaciale, polie, elle me menace à mots couverts, il faut que je sorte d'ici.

Hélas un peu partout nouvelle religion mécanique bleue de rictus contemporains civilisation carrossable qui n'a plus rien à voir avec l'humanité. J'en fais partie, mon nom est 10010 10110 10001 01010 11010 01011 progress baby définitivement inhumée altérée coulée dans le silicone format standard.

Le diable a bel et bien changé de peau, mais elle est toujours froide comme celle du serpent.

* * *

Une overdose hargneuse

Écrit de façon presque illisible à l'endos de trois étiquettes de bouteille de bière.

Les bébés tombent du ciel, c'est demain mercredi bleu pâle. La magistrature avec la rate de plomb, des clôtures à neige en forme d'odeur,

Et puis moi.

La chance de devenir moitié polyester la thermopompe aux accents politiques. Je vous rendrai visite enrichi de calcium, encore plus pratique que vos orteils et pas d'échange sur les poils d'air zébrés.

Le mode d'emploi manque de mots, les pilules ne font qu'à leur tête par vagues inoxydables, selon l'époque ou la névralgie. Pour s'habiller trois coloris couche tes monstres solubles les paupières de nos aïeux.

La rime est morte de suie; c'était entendu.

Mais pour qui jusqu'à mille avec des yeux anthropophages, la photosynthèse des carnivores s'amincit. Drap cristal sommeil de plomb qui tombe sur les lézards d'avril. Mes sens ont le sens de l'opérette, c'est l'averse des formulaires.

Espace clos les verges bouillantes; c'était défendu.

Soignez-moi en trombes de gouttes car la ouate s'allonge comme l'Inde. Soignez-moi les âges de sable, car la tête à pointes la cavité des sédentaires. Soignez-moi comme l'os désiré car devant la rue les roses des deuils. Soignez-moi, soignez-moi, soignez-moi, soignez-moi, soignez-moi, soignez-moi.

* * *

Le est vraiment parce que la doucement

Rédigé sur un napperon de papier

L'espace du très comme un peu du

et aussi celle là

Dire que le du enfin    je pense

enfin oui   peut-être       les   le   pas  ou

certainement    non

du         quoi?

La oui   vérité  que ce de tous nos

très eu    de ces les       oui                                   dans

un roulait si ma petit du bord

Juste   tes non   propositions                 vous

insatisfait    qui de   la partout   du  ceux

qui  non pour tous    des partir      Sensations

du oh!  si je sais que tu le de mes oui dans tous le du oh!

Perspective de et    sur fond

enfilée    et à   en avec

chaud des oh!      ceux      du

possibles     ces   nous odorants

bustier

* * *

De retour après la pause

Rédigé à l'endos d'un pan d'une boîte de serviettes hygiéniques

Je suis inculte, la maternelle acide fonctionne à pile. Enseignement prostitution lèche-moi! J'ai un laboratoire de bonne conscience entre les jambes, l'essayer, c'est l'adopter.

Liberté nouvelle absorbante nouvelle lune. Certains osent respirer normalement: laissez-moi pleurer tous les fluides. Traverser la rue, allonger les jambes pour que les frissons goûtent le sang. La trace est visible comme un paradigme rouge.

Les autobus s'appellent Giselle, clitoris signalant plaisir ferroviaire. Au retour: poursuivi par une digue de sphaigne qui ne sait pas jouir honnêtement.

* * *

1999

Écrit au dos d'une facture de téléphone

J'ai mal aux utopies      sale pilule      cancer de la foi      Saloperie à batteries      la tête me fend      le mou me fond     et j'attends      j'attends      on attendait      terrible      on attendait  qu'il se passe quelque chose      des lendemains scellés sous vide      bloquées      mes neurones      blanchis      saint-chrême absurde gonflé      de vent      dites-moi quoi espérer

Goût fade sur le palais      sevrée de tout      mon filet a cédé      écrapoutie      dans une marre fielleuse      liquide      mon manifeste est organique      viande      rien d'autre      nous sommes béats      inconscients que c'est la fin      de la bonne conscience      la fin      de la vérité rassurante       dites-moi quoi espérer

Où sont les mots?      les mots      les maudits      les damnés magnifiques      les marteleurs d'espérance      enfouis      leurs mirages pourrissent      dans les fosses      communes      J'ai mal à l'espoir      sale drogue      présent immuable      statut de pierre      et la syphilis dans ma tête      mange ma jeunesse sans emploi      et je me touche      pour adoucir le supplice

* * *

La première seconde

Rédigé sur une boîte de céréales

Westclox infernal numérique

Après son cri la chambre est vide

Quand j'émerge les yeux de farine

Les cheveux gris des crochets

L'encre des essais coule de mon sexe.

Pour comprendre la cuvette de la nuit

J'en découpe des parcelles

Je les colle sur mon front

J'ai la cervelle qui dégringole

La mue circonvolutoire

Du sable sanglant au nombril lunaire

Je suis négresse froide pour de bon

Exclue primitive quand l'heure étouffe

Dans l'escalier des tableaux.

L'outrage de la papesse minuscule

Continue d'engluer mes nuits

Avec les verres rouges qui bougent le placenta acide

Parmi les fils sans couleur

Mystère d'urine la sonnerie tyrannique.

* * *

Thanatologie alimentaire

Écrit sur une liste d'épicerie

Les familles dégustent leurs tranches de muscles

Devant les dernières bêtises des ondes

Mastiquent des milliards de tendons surgelés

Boudin d'entrailles dans leur jus

Elles pillent les grands cimetières

Sous les néons et la musak

Derrière les comptoirs poisseux

On triture les cadavres faisandés

Pour les habiller de plastique hygiène

Sanitized for your protection

En quartiers

En rondelles

Attendri par des labourages acérés

Dans le reste gélatineux et désossé

De leur dernier souffle

Les lambeaux de peau baillent comme une chaussette usée

Sur une cuisse au gras jaune nécrosé

Fleurant la mort délice des gastronomes

* * *

Par le nez

Écrit au verso d'un formulaire de demande de bourse

De la main droite:

Extrait de curé nos ancêtres éternels suivent les échecs ponction réelle de l'achèvement un peu plus et vous aurez patience ma mère

De la main gauche:

Clarmin s'en trouster dans la groudelle si mandarde que la trantette se youtrimbe sans stoutimur de grande glamimote encaulâtrée.

De la main droite:

Changement de cap apoplexique de saveurs à gaz car l'opération des savons noirs de bruits fait niquer les contremaîtres

De la main gauche:

Erdnerpmoc y'a neir à bouton d'osmarielle tdatdatda quel hussbuu mes mains trempent dedans ploustardeuse flantrompe.

De la main droite:

Beauté des cils ménagers que la bonne dialectique gouroute comme musique de Roberval en sucre d'homme

De la main gauche:

Floustingue! Floustingue! Floustingue jouspi d'addustaque berbinonde! Ta petite grouline me siffle l'ertide comme une kakaflaba de ventronque!

Et maintenant, sans les mains:

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* * *

Simple constatation

Rédigé sur une enveloppe

Mes orteils sont rouges car tout est noir

Je ne suis qu'une femme onirique sans voile

La larve sécrétée par la vie des saints

Ne cesse d'opprimer mon utérus hypothétique

Tous les miroirs mentent

Je suis sang-mêlé perverti

Je suis bâtarde hagarde

Laide comme une patène hépatique

Vous êtes témoins

Des vers improbables

Qu'on exige d'une jeune fille trop peu sage

Qui n'arrive pas à jouir de sa réalité

Sans se trancher le bout des doigts.

Vous êtes témoins-fauves

D'une fillette inconsolable

Camée comme une pute oblongue

Dopée comme la vrille des langues

Saoule comme une pistache excitée

Je suis seule

Si seule

Seule

Comme l'ombre à paupière des anges.

* * *

Derniers jours

Écrit au verso d'un fragment déchiré d'affiche publicitaire

J'ai fumé mes derniers jours pour l'ascension à une autre vie       de l'autre côté globes réversibles    je me situe à l'inverse des gestes    de la parole    je me situe aux antipodes des mains      quand l'air devient partial      mon nom change de texture

Beauté et mystère    sous les roues, l'odeur qui craque    La dame qui ouvre la porte, le symbole buriné sur la joue la mémoire persistante    entre les dents l'eau lourde    l'agonie d'une infamie

Parler aux gens dans la rue        avec un mégaphone pour les confidences       au volant de leur salive   il faut finir la phrase en foule.  Il n'y a qu'une voiture sous les ponts   sous le secret    sur les cartes.

Vous qui permettez les regards            la chimie administrative poursuit jusqu'au port    à temps partagé l'audace herbivore se communique par les ongles, toutes faces confondues.

La bile se noircit d'un seul cri.

* * *

Monsieur serpent

Écrit au verso d'un menu de cafétéria

Les yeux fermés sur les lumières de l'extérieur. Inversés, les visages circulent à la surface de la rétine. Venin-couleur, oeil de lézard, je l'entends depuis les nuits-éclair; il a toujours été près de moi, siffleur de révolte floue.

Devant moi, plusieurs portes. Pieds nus la neige qui fait givrer les anneaux de feu, Homme-serpent peau humide, noircies les longues veilles tremblantes. Quinze années dans le placard: comptons ce que j'aurais voulu oublier. Allons. Peurs sous le lit? Raclements dans l'arrière des cours? Monsieur serpent dans les buissons- reptile-iguane-langue-mucus-baromètre de folie calculée?

Un gun en papier pour sauver sa vie. Sauver ma vie! J'ouvre enfin les boites scellées. Cortex abandon au serpent pétrifié, à la séduction froide comme la mort, comme la folie, comme le sexe au bout des espérances, au bout de la logique. Serpent immémorial, homme qui veille et ombre qui m'éclaire depuis toujours.

Fascination à sang froid des entrailles de la terre. Babel mystique, Maison-Dieu dans les escaliers en marbre d'écailles qui mènent aux fumées antiques. Je cours je cours je cours je cours vous ne m'attraperez pas vous ne m'arrêterez pas vous n'aurez, aucun souvenir, aucune trace, sauf une odeur animale imprécise.

Et glacée.

* * *

L'oeil rond tristesse emmurée

Écrit sur la page de garde déchirée d'un livre de poche

J'ai l'impression des jambes affligeantes dans la ville.

Alors nous irons n'importe où.

Vaguement du côté de la montagne

Évidemment pour toujours elle ne sera plus là

Dans les prisons sang de tête

Tache les murs ont des bouches grinçantes

Les caresses ont les vestiges rugueux.

Demain m'attend avec un couteau.

Demain m'attend avec un couteau d'épiderme

Un couteau dans mon verre méningivore.

Boire le dernier vol et s'écraser sur l'asphalte

Demain le chaud, le froid

Les lèvres pincées ne veulent plus vouloir.

Rien, vouloir plus, crispation des sursauts

Le couteau, c'est demain le poing levé au coin des dents.

Les pierres demandent le coup de grâce,

Les pierres de taille au fond des ruines

Qui souhaitent n'avoir jamais pu arriver.

Autour des herbes méprisantes l'érosion,

Par le destin si lourd, chez tous mes démons invivables.

* * *

Tout est silencieux dans ma tête

Extrait d'un texte de trente pages rédigé sur du papier quadrillé

[...] Tout est silencieux dans ma tête, mais les mots filent si vite que je n’ai pas le temps de les toucher. Une table de trois chaises, du lait répandu, les éponges ronflantes, les éponges véridiques qui s’empilent dans les largeurs d’étang gelé. C’est une évidence, la mort des désirs quand on voit les arbres de cendriers, les incendies, l’huile de phoque qui lubrifie les allées antiques où tous les marteaux sont capitonnés.

Tout est silencieux dans ma tête une bouteille roule sous le tapis il va pleuvoir, c’est certain. Les champs sont minés, le coin de la rue saute à pieds joints dans la stratosphère c’est bon pour les yeux froids. Québec, ça sent l’odeur à bras de manivelle en fer forgé. Donne moi un indice je te fais une phrase en ciment deux dents de moins mais une belle médaille sans plomb diesel appuie sur le gaz mange ton burger engraisse les vaches Allo-Police pour envelopper le poisson des bancs de Terre-Neuve en chocolat bas de nylon.

Tout est silencieux dans ma tête la fin de semaine car oui j’étais fille de chienne en sarrau de laboratoire. Tu as le Grand Lac Salé sous le nombril qu’on analyse lisez tout ce que vous voyez dans les airs de Cracker-Jack plastic surprise. L’armée des imperméables logiques broie du noir. La poudre qui en résulte fait pousser des adverbes (salade verte).

Tout est silencieux dans ma tête un oeil de verre et une grappe d’arguments frappants. L’essorage s’effectue aux guichets automatiques les seringues sont molles la pâte à mâcher des impotents. Il faut savoir tenir le vrilles incrédules les souris intégrales les cartons de balles les flots sceptiques et la gourde de cartilage.

Tout est silencieux dans ma tête car les matraques constituent une excellente source de participation démocratique. Un ours polaire l’hiver est rond de bruit dans les rues trois couleurs. Les réveils-matin sont des crimes à l’humanité. Les chiens hurlent parce que les appareils électro-ménagers ne peuvent remplacer l’amour maternel.

Tout est silencieux dans ma tête et [...]