La légende du roi muet

Cher journal,

C’était un pays lointain et exotique, qui ressemblait à Mascouche, mais en plus tropical. Ce pays était gouverné par un roi aussi puissant que colossal, un souverain terrible devant qui tous se prosternaient. On se présentait chaque matin pour l’adorer et pour lui faire des offrandes, lui qui se présentait comme le fils immortel de la déesse mère. En tant que dieu vivant, il jouissait d’un droit de vie ou de mort sur ses sujets. Absolument tout dans le royaume lui appartenait, du moindre grain de blé à la rosée qui perlait le matin sur les pétales des amaryllis, de la poussière des routes soulevée par le mistral aux larmes de joie des jeunes filles après l’amour. Le roi était l’unique propriétaire de tout ce qui pouvait être vu et touché, être travaillé et mis en valeur, être dégusté et aimé.

Ce roi était si puissant que personne n’osait jamais lever les yeux sur lui, la plupart du temps, il restait caché, tout occupé qu’il était à ses délassements divins. Il transmettait ses ordres et son bon plaisir par l’entremise d’une immense statue qui trônait à l’entrée de son palais. Le son de sa voix majestueuse retentissait, comme un tonnerre assourdissant, de la bouche de pierre et tous se massaient, chaque matin, pour s’informer des désirs du souverain, des nouvelles lois et obligations qu’il fallait dorénavant respecter.

Or, un doux matin d’hiver, la statue s’est tue.

On a d’abord cru que le roi n’avait rien à dire ce jour-là — ce qui était possible, même si ça n’était jamais arrivé auparavant. La populace demanda aux ministres et aux prêtres d’expliquer ce silence, ce qu’ils firent de façon bien peu convaincante. « Notre dieu et maître se repose », disaient-ils, « Il est malade », ajoutaient-ils, ou encore « Il n’a pas de désirs à nous communiquer pour l’instant ». Mais en réalité, il n’en avait pas la moindre idée. Après tout, il y avait si longtemps qu’ils n’avaient vu Sa Majesté de leurs propres yeux…

Après une semaine de silence, le grand prêtre et premier ministre du royaume déclara que dorénavant, la voix du roi ne pourrait dorénavant être entendue et interprétée que par les prêtres qui, après tout, sont les plus éduqués et les plus aptes à comprendre les volontés divines. Cette proposition fut accueillie très froidement par la population. « Pourquoi les prêtres seraient-ils les seuls à pouvoir interpréter les désirs de la statue, alors que nous avions l’habitude de recevoir directement ses volontés? » se disaient les ouvriers, le soir à l’heure du tabac. « Pourquoi ces hommes nous imposeraient ce qu’ils comprennent de la pensée divine alors que nous avons toujours eu de meilleures oreilles qu’eux? » objectaient les lavandières en revenant du ruisseau.

On se rendit compte bien vite que chacun avait sa propre idée de ce que la statue pouvait maintenant murmurer de sa voix inaudible. Les mendiants entendaient le roi leur dire qu’ils pouvaient se servir sans payer au marché. Les gitons, quant à eux, disaient à qui voulait l’entendre qu’ils avaient dorénavant le droit d’aimer les sujets du sexe de leur choix. Les paysans juraient avoir entendu la statue leur dire de cultiver ce qu’ils voulaient et de l’offrir pour rien à ceux qui en avaient envie. Même les serviteurs du temple étaient convaincus d’avoir entendu leur souverain de tout abandonner pour jouer de la viole à archet et écrire des quatrains dodécaphoniques.

En peu de temps, la situation échappa au contrôle de la caste prêtres, qui auraient bien aimé en profiter pour consolider un pouvoir qui avait toujours été bien aléatoire et incertain du temps que la statue s’exprimait encore de façon claire et audible. Incapables d’imposer leurs propres interprétations des volontés divines et craignant qu’on leur fasse un mauvais parti, la plupart d’entre eux fuirent le pays pour ne jamais revenir. Les autres se résignèrent à leur triste sort et choisirent un métier plus utile, comme contemplateurs de nuages ou dessinateurs de marelles.

Quant aux sujets du royaume, ils continuèrent à craindre et à vénérer leur roi muet, propriétaire de toutes choses et maître de tous les corps. Étant tous autant qu’ils étaient habilités à interpréter par eux-mêmes les paroles inaudibles de la statue, ils constatèrent avec stupéfaction que les désirs du souverain coïncidaient systématiquement avec les leurs propres désirs. Ils se mirent donc à agir selon ce bon vouloir qui était aussi le leur. Sans surprise, le domaine royal — qui ne leur appartenait pas, mais dont le roi leur ordonnait de jouir — se mit à prospérer, assurant à tous miel et lait, chemise et abri, rire et affection.

Et chaque soir, la statue du roi contemplait, dans une muette satisfaction, les corps mordorés s’aimer jusqu’au crépuscule.

MORALITÉ: Au pays des aveugles, le silence est d′or.